Critique | Ils désertent | Thierry Beinstingel | La décence ordinaire et la violence des rapports sociaux

Ils désertent, Thierry Beinstingel

La décence ordinaire et la violence des rapports sociaux

Comme François Bon, Thierry Beinstingel écrit sur le monde du travail en portant une attention particulière  aux codes, au(x) langage(s) Dans  Retour aux mots sauvages, son opus précédent il mettait  ainsi en scène un homme de 50 ans, électricien dans un grand groupe de télécommunications, brusquement bombardé « téléopérateur ». Doté d’un prénom fictif, il devait débiter le langage aseptisé des centres d’appel. Privé de ses mots et en quelque sorte de son humanité, il se consumait à petit feu tandis que d’autres se suicidaient jusqu’au jour où il transgressa l’interdit et recontacta et aida un client.  Dans cet ouvrage, un regard ciselé,  une attention au détail sont au service d’une belle mise en exergue de la violence du monde du travail contemporain. Monde du travail où l’individu, dans une entreprise – uniquement mue par le profit et la performance -, finit complètement broyé.

Dans Ils désertent, l’auteur présente le récit de deux trajectoires qui se croisent : celle de l’ancêtre, un représentant de commerce en papiers peints, proche de la soixantaine, fumeur invétéré qui ne veut pas vendre les produits proposés par la nouvelle direction et celle de la jeune cadre, issue d’une famille pauvre, qui doit diriger l’équipe de vente et dégommer le vieux.

Deux personnages, deux générations. Deux mondes qui s’opposent Elle veut grimper les échelons Il suit une routine qui le rassure et s’accroche à sa seule passion, la correspondance d’Arthur Rimbaud, lui aussi en son temps représentant de commerce à Aden. Leur point commun : la solitude (ils désertent, île déserte).

Comme dans Retour aux mots sauvages, le livre est une réflexion sur notre façon de travailler aujourd’hui, sur les pièges et les leurres de nos vies modernes, sur la déshumanisation des relations dans l’entreprise.

Sans dévoiler l’intrigue et ses rebondissements, soulignons que Thierry Beinstingel fait ressortir la décence ordinaire de ces personnages, ce noyau dur inexpugnable même pour le management, l’argent, le pouvoir.

Les esprits chagrins jugeront sans doute la fin trop heureuse mais elle montre malgré tout qu’à un moment ou à un autre de notre vie, il est possible de pouvoir dire Ya Basta !

Un vrai roman de résistance, une résistance en forme de prise de conscience qui témoigne également d’une belle empathie dans ce monde que d’aucuns voudraient voir sorti de ses gonds.

  • Thierry Beinstingel, Ils désertent, Paris, Fayard, 2012
  • Thierry Beinstingel, Retour aux mots sauvages, Le livre de poche, 2012

 

 

 

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