Humeur | Libraire binaire

Se fendre d’un billet contre le livre numérique lorsqu’on est un bibliophile compulsif est taxable de fétichisme fibreux, de conservatisme technophobique. Et alors libraire de surcroît, nous basculons dans le corporatisme minable, marchand crochu, gilet de laine grise et yeux de fouine. Bref, vomir le binaire ne se fera pas dans une brise d’objectivité absolue, et m’en revendiquerai-je qu’elle aurait le fumet du diffuseur d’arômes synthétiques. Alors, considérons que je suis partial, bougon et de mauvaise foi, cela nous fera gagner du temps. Et puis, c’est un billet d’humeur, pas une analyse.

Débat stérile que celui du livre numérique à l’aune d’enjeux socio-économiques majeurs, combat d’arrière-garde façon rive gauche, libraires alarmistes, millénarisme trivial, etc. ?
Faux.
Il n’y a que les perruches pour ne pas voir qu’à la mise au trottoir des maisons d’édition par des groupes d’investissements bâtards (entre autres, Lagardère détient l’éditeur Hachette et co-contrôle EADS, fabricant d’armements ; de Pin-Pin le Lapin à Pan-Pan le taliban, la souplesse fait loi), s’ajoute désormais aussi pour le livre le processus d’épure commerciale extrême : vendre du rien.
Des bits.
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Et si l’émergence molle du livre numérique en Europe1 n’est pas aussi néfaste à l’édition que les grands chamboulements économiques qui ont transmuté les éditeurs historiques en volailles tétanisées par un actionnariat dont la méconnaissance crasse des spécificités du secteur ne refroidit pas leur exigence de rentabilité à deux chiffres, nous observons une évangélisation douce en faveur du numérique par le lectorat-même. Bien aidé par un argumentaire qui, peu ou prou, se résume à ceci :
a) mobilité et capacité de la liseuse électronique,
b) fin des samedis dans le bazar suédois pour acquisition de nouvelles étagères,
c) vertu écologique (pas de cellulose, pas de transport),
d) disponibilité croissante d’ouvrages2,
e) immédiateté de l’achat,
f) confort de lecture.

Il serait aussi jubilatoire que puéril de guillotiner chaque point car, c’est une évidence, le livre numérique a des atours séduisants. Aucune valeur mais des atours. Et il n’est pas question de s’interroger sur l’intérêt d’avoir une bibliothèque de 6000 titres numériques dans la poche alors qu’un « gros » lecteur lit environ 9 livres par an. Pas plus de réfléchir sur la propriété des fichiers, pardon, des livres, qui, lors d’une distribution notariale endeuillée, se traduira certainement par un échange de clefs USB. Ni même de méditer sur l’impact écologique d’internet ou sur le mode de production des liseuses. Encore moins de s’aventurer dans des considérations frivoles telle que le plaisir de savoir ce que nos congénères bipèdes – dans le train, à la terrasse d’un bistrot, dans le parc, peuvent bien lire. Le bipède lira une Kindle, et basta. Puéril, vous dis-je. Je me souviens avec tendresse d’un spot promotionnel réalisé par une plateforme mutualisée de ventes d’e-books française proposant le calcul de superficie sottement « gâchée » par une étagère dans un appartement parisien : le livre numérique optimisait enfin le ratio loyer/surface exploitable. Fera-t-on le même calcul pour la sculpture ? La photo d’un Bernini vaut bien son marbre.
Et dire que j’aime à renifler les livres qui ornent les murs de mes hôtes bienveillants afin d’en deviner l’imaginaire. Désormais, je leur demanderai de m’envoyer un fichier excell de leur bibliothèque. Performance, efficacité, concision.

Mais ce qui me tarabuste au plus haut point, moi qui hante avec délice les rayonnages des supermarchés en quête de sucreries palmées, cancérigènes et résolument inéquitables, c’est l’absence totale de réflexion sur la nature intrinsèque de ce nouveau bien de consommation auprès de celles et ceux qui rechignent à patauger dans la boue consumériste. Partagé entre admiration et fatalisme face aux efforts titanesques et parfois vains qui sont déployés pour la relocalisation des productions alimentaires, la promotion d’une intelligence de consommation (compréhension des enjeux économiques, sociaux, écologiques et sanitaires), l’émergence d’initiatives citoyennes, etc., en vue sinon de reconquérir ce que nous avons abandonné à l’agro-alimentaire, du moins d’objectiver nos choix en fonction de leur impact et non d’arguments de communication, je reste perplexe sur la victoire conceptuelle qu’Amazon, Google et les collaborateurs joyeux de l’autodafé binaire ont emportée sur les esprits, même vifs. Le livre numérique est-il un objet merveilleux assemblé par des créatures féeriques dans monde technicolor bien loin de la noirceur et du cynisme de l’actionnariat ? L’édition contemporaine européenne, industrielle (par opposition à indépendante), sur support physique majoritairement encore, est déjà fouettée par les impératifs financiers. Et Je ne me fais guère d’illusions sur l’état actuel du marché du livre papier. Songeons avec admiration qu’il aura suffit d’un démagogue moustachu muni d’un appareil photo dans un hélicoptère pour permettre à La Martinière, éditeur de seconde zone, de racheter le Seuil. Le fric est déjà roi et les éditeurs historiques à papa, ceux qui acceptaient de trimer toute leur existence par amour du métier, pour trois kopecks, reposent depuis belle lurette sous une épitaphe spirituelle. Mais il reste des braves, des insensés qui publient par conviction, amour de l’art ou naïveté, et ceux-là méritent que nous les soutenions car ils contribuent à nourrir notre réflexion, nos fantasmes. Le paradoxe est que leur indépendance est dépendante de l’indépendance des librairies. Or, les libraires indépendants dépendent eux-mêmes des rentrées générées par la vente des top-sellers afin de promouvoir les titres dits « difficiles », à vendre, pas à lire (Voir Le livre que faire ? La Fabrique). Et devinez quels sont les titres prioritairement numérisés ?

En résumé : les librairies indépendantes américaines sont en train de crever (6 % des ventes en 2011, aux USA) tant par le prix libre du livre que sa dématérialisation (– et ne nous faisons pas d’illusions sur la pseudo exception culturelle européenne ; si nous résistons c’est plus par disharmonie législative que profondeur politique) ; les auteurs et éditeurs indépendants tirent si fréquemment la sonnette d’alarme qu’ils rationaliseraient leur peine en investissant dans un corne de brume ; Google et Amazon sont des multinationales qui, outre le recours aux paradis fiscaux, à la monopolisation progressive des tranches sectorielles et à l’anonymat décisionnel, esquissent un avenir corporate cauchemardesque et aveugle. Mais, heureusement, l’essentiel n’est pas là. L’essentiel est que le Kindle ne pèse que 170 gr et que c’est bien pratique pour lire sur la plage. 6000 livres. En maillot.

Lorsque les librairies indépendantes seront devenues des phones houses ou des points-relais pour colis, entendrai-je le même trémolo entonné pour les braves petits maraîchers d’antan, les charmants épiciers qui fleuraient bon la réglisse et la mélasse ? S’interrogera-t-on alors sur la propriété intellectuelle des oeuvres numérisées à foison comme on se demande si la mise sous brevet du vivant n’est pas l’apothéose du coït libéral ?

Quand il n’est pas encensé, le livre numérique est au mieux relativisé dans son impact sur la littérature. Que n’ai-je entendu que le livre numérique n’est qu’un support parmi d’autres. Un format. Que l’essence, c’est l’oeuvre, la pensée – ou pire, l’artiste. Comme si la pensée n’avait pas été conditionnée par le support. La pensée calligraphiée sur un rouleau de papyrus n’est pas celle enfermée précieusement, mesquinement, dans un codex, ni celle imprimée mécaniquement, et encore moins numérisée, virtuelle. Le support modifie notre rapport au contenu. L’imprimerie mécanique du xve siècle a été, paradoxalement puisque destinée initialement aux textes liturgiques, le support majeur de la pensée humaniste, et plus encore, a sonné la fin du monopole intellectuel et littéraire du clergé avant d’en favoriser le schisme de la Réforme. Combien de copistes universitaires d’alors s’étrangleraient si on leur expliquait que le support n’est qu’un medium, rien de plus ? La numérisation de la littérature et sa confiscation par les méta-entreprises de communication n’impactera pas que sa diffusion ; elle la replongera dans ce qu’elle a quitté il y a cinq siècles : un monopole, économique, idéologique.

Nous sommes tous libres d’aborder le livre selon nos envies, nos besoins, nos possibilités. Ce torrent d’insanités contre les liseuses n’est pas le reflux d’un jugement moral. J’aime l’odeur de l’essence, pense qu’un bon animal est un animal dans mon assiette, et la frigolite me trouble. Et que les libraires physiques disparaissent ne sera pas la fin du livre (numérique ou papier). Les disquaires ne sont quasi plus, la musique reste. Nulle. Mais elle reste. Le livre perdurera aussi. Les éditeurs indépendants et les auteurs indépendants, plus difficilement. Avec le librairie indépendant qui assure leur promotion (même aphone le libraire promeut déjà par ses choix éditoriaux), ils forment la base d’une bibliodiversité dont la fragilité est essentiellement économique. Le livre numérique balaie le libraire de son schéma dans une épuration de la chaîne classique du livre (Auteur > éditeur > diffuseur > Libraire > lecteur) et le prive de rentrées nécessaires à l’équilibre entre les différents niveaux de lectures. Désormais, ce sera Auteur > Ordinateur > Lecteur. Logique de circuit-court salutaire pour un producteur de lait, moins pour la littérature.

Je dramatise, je le pressens bien. Ma crainte est que le livre ne devienne le fantôme de ce qu’il fut : la plus extraordinaire manifestation de la raison, du plaisir, de la profondeur, et le souvenir tangible de notre cheminement intellectuel. Tout cela à cause de cette croyance imbécile qu’une innovation est nécessairement porteuse de progrès. A l’instar des supermarchés présentés comme libérateurs de la ménagère, les plats préparés nutritionnels et les OGM garants de l’éradication de la faim dans le monde. La peur d’un gâchis colossal me crispe l’échine.

Et s’il ne suffisait pas, le temps est devenu l’ennemi du livre papier. Les bouquins ont beau s’empiler en colonnes instables de lectures en retard, nous voulons notre livre de suite. Cette promesse d’immédiateté est portée par le livre numérique. De même que sa transportabilité quasi illimitée. Sa maniabilité. Bref, nous rêvons de dématérialiser et d’accélérer les objets de jouissances : le plaisir de la consommation sans la vulgaire accumulation, l’éprouvante attente. Au risque d’une entropie qualitative. Au risque de déshumaniser l’art, de l’encapsuler et de prier des entreprises que nous vomirions spontanément de nous donner la dragée.

 

1 Cinq pour cent de la population connectée à internet, en France. Source Livre Hebdo n°924, octobre 2012
2 Disponibilité relative pour les livres en français puisque les éditeurs ne font pas de la numérisation de leur fonds une priorité stratégique.