Tina ou des tapas?

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TINA ou des  tapas ?

Un petit ouvrage pédagogique et pas cher qui tord le cou de TINA (pour rappel, celle qui dit qu’il n’y a pas d’alternative), cela vous dit ?

Dans La Dispute des économistes, Gilles Raveaud expose de manière claire et concise les quatre grandes approches de l’économie qui lui semblent refléter les débats en cours entre les spécialistes : l’économie comme marché, comme circuit, comme système de pouvoir, ou comme sous-ensemble de la nature et de la société. Soit, pour coller des noms, les concepts développés par Adam Smith (le marché et son fonctionnement), John Maynard Keynes (le circuit économique et ses dysfonctionnements), Karl Marx (le rôle des rapports de force et du pouvoir) et Karl Polanyi (une approche environnementale et humaine). Comme les tenants de l’économie orthodoxe ne semblent guère enclins à « reconnaître l’existence d’une variété de représentations pertinentes de l’économie »[1], toute vision un tant soi peu alternative induit souvent un dialogue de sourds. Tout en prenant parti  en faveur d’une réflexion économique idéale qui imbriquerait John Maynard Keynes, Karl Marx et Karl Polanyi, soit une alternative aux explications du monde centrées uniquement sur le marché, Gilles Raveaud montre et démontre également que « la force du raisonnement marchand tient à sa capacité à fournir à la fois une philosophie générale, le libéralisme, et un outil d’analyse tout terrain applicable à tout problème économique et social. »[2]

En outre, l’auteur, conclut chaque fois en tissant des liens avec les débats économiques contemporains. Par cette approche des multiples représentations possibles de l’économie, Gilles Raveaud, enseignant à l’université Paris VIII-Saint-Denis et collaborateur régulier d’Alternatives Économiques, rappelle qu’il n’y a pas une seule science économique, ni même une science économique en tant que telle : le néolibéralisme n’est rien d’autre qu’une théorie économique parmi d’autres.

A TINA, il faudrait donc préférer les tapas (there are plenty of alternative solutions).

La dispute des économistes, par Gilles Raveaud
Le Bord de l’eau, 2013, 92 p., 8 euros.


[1] Gilles Raveaud, La dispute des économistes, Paris, éditions du Bord de l’eau, 2013,p.9

[2] Idem,p.84

La gouvernance? En rire et passer aux choses sérieuses!

la-gouvernance-ou-la-tyrannie-du-management-de-alain-deneault-938125203_MLLa gouvernance : en rire et passer aux choses sérieuses !

La gouvernance est partout. Mais de quoi la gouvernance est-elle le nom ? En cinquante prémisses (assertion de départ de la quelle découlent des conséquences), Alain Deneault, en puisant dans les sources officielles, montre comment la gouvernance et toute sa quincaillerie conceptuelle ont induit une mutation de l’Etat, faisant de ce dernier un pair parmi d’autres. C’est ainsi que la gouvernance se substitue à la politique dont on ne parle même plus puisque tout est réduit à une question de gestion, à une question somme toute technique dont le fantasme totalitaire vise à l’imposition du consensus. Quant à savoir que faire face à ce vocable qui génère du vide, l’auteur répond : rien, incitant ainsi à la culture de la lucidité et à la désobéissance sémantique : refuser d’utiliser ces termes implique de se réapproprier les mots dots d’une histoire.

Un ouvrage roboratif au punch percutant.

Gouvernance – le management totalitaire, Alain Deneault, Lux éditeur, Montréal, 2013, 12 euros

Jours de destruction, jours de révolte: entre l'apathie et la lutte

DSC_06839782754808767Joe Sacco, Chris Hedges Jours de destruction, jours de révolte, Futuropolis

 

Dans cet opus au format hybride, l’ex-journaliste du New York Times pay someone to do essay Chris Hedges et le dessinateur Joe Sacco mélangent reportages écrits et bande dessinée pour dresser un portrait peu flatteur des Etats-Unis.

En cinq villes et chapitres, ils prennent fait et cause pour les laissés pour compte du capitalisme et égrènent les raisons de la colère qui ont mené à Occupy Wall Street en 2011. Ces cinq angles d’attaque retracent aussi l’histoire des Etats-Unis en évoquant le sort des Amérindiens, des Afro-Américains, le déclin industriel et les ravages écologiques de l’exploitation de la nature sans oublier l’asservissement des ouvriers agricoles sans -papiers.

Les textes et dessins, en noir et blanc, sont entremêlés de citations, d’extraits de discours et de poésies de personnalités américaines. De la réserve indienne de Pine Ridge à Camden dans les pas de l’ouvrier Joe en passant par les mineurs bouffés par la silice et les travailleurs agricoles sans –papiers en Floride, ce road trip est un véritable portrait à charge des Etats-Unis et de son modèle économique. Un brulôt qui pose le constat de la précarité extrême, de violences insoutenables et d’injustices scandaleuses. Mais en évoquant le soulèvement du mouvement Occupy, les deux auteurs montrent aussi que le sort des citoyens ne doit pas nécessairement se réduire à sucre et matières grasses, décadence et criminalité et désespoir et pauvreté.

Deux hommes en colère témoignent pour les gens sacrifiés sur l’autel du capitalisme en montrant comment ce dernier a transformé les paysages, les mentalités et les valeurs et lancent un véritable appel au soulèvement en invitant à reprendre la lutte et à abandonner l’apathie. Magistral!

Bienvenue dans le monde désenchanté de la RDA: Stasiland

téléchargementBienvenue dans le monde désenchanté de la RDA – Stasiland

 Dans les années 90, la journaliste australienne Anna Funder travaillait pour la télévision à Berlin. Après la chute du Mur donc. Elle s’est penchée sur la Stasi, l’ex-ministère est-allemand de la Sécurité de l’Etat. Elle a notamment voulu savoir si les Est-Allemands avaient été capables de commettre des actes individuels de résistance. Elle a ainsi mis une petite annonce signifiant qu’elle souhaitait recueillir des témoignages et c’est ainsi qu’elle a rencontré des ex-travailleurs de la Stasi. Aved beaucoup d’humour et d’affection, elle dépeint ces rencontres et la manière dont fonctionnait cet organe.

Elle évoque aussi sa rencontre avec Miriam Weber, véritable fil rouge de ce livre documentaire. A l’âge de 16 ans, Miriam avait essayé de franchir le mur. Puis, elle a toujours oscillé entre une docilité et une résistance passive , ce qui lui a valu quelques séjours au quartier général de la Stasi. Comble du sort, son mari qui résistait à la RDA est mort de manière mystérieuse dans une cellule de la Stasi.

Des conversations avec des amis lui permettent aussi de saisir l’ampleur de l’invasion de la Stasi dans la vie quotidienne des Ossis

Le livre qui commence en 1996, comprend donc de nombreux récits empathiques Et ces récits montrent comment un état peut être dangereux par l’ampleur de la surveillance et de l’atteinte à la vie privée qu’elle implique. Toutefois, travaillant pour une chaîne de télévision ouest-allemande, la journaliste constate les erreurs des deux systèmes : la surveillance permanente d’un côté, la prolifération des inégalités de l’autre. Un ouvrage fascinant à lire mettant la plume dans des cicatrices encore vives dans l’Allemagne réunifiée.

Anna Funder, Stasiland, Paris,10/18

Bienvenue dans le monde désenchanté de la RDA

Eugen RugeEntre Berlin et le Mexique, nous suivons, de 1949 à 2001, l’histoire d’une famille, les deux grand-mères (une Allemande et une Russe), le grand-père allemand, le fils Kurt qui est historien et sa femme russe Irina, leur fils Alexander et son propre fils Markus.

Nous voyageons d’une époque à l’autre en compagnie de ces personnages où chaque chapitre reflète le point de vue d’un personnage, tantôt enfant, adulte encore, jeune, plus vieux, puis adolescent. Le tout sur fond de deuxième guerre mondiale et de guerre froide. Nous évoluons dans le Berlin-Est de cette famille proche, très très proche du parti. Et nous suivons Sacha (Alexander) sur les traces de sa grand-mère Charlotte à Mexico, alors qu’il est atteint d’une maladie incurable. Ces voyages incessants et cette fresque d’une famille est-allemande permettent d’évoquer  la RDA et ses aspects monotones, paranoïaques, dictatoriaux. Un beau roman désenchanté sur une famille, son déclin concomitant à la chute du Mur.

Catherine et Olivier

Eugen Ruge, Quand la lumière décline, Paris,Les Escales, 2012